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En lisant votre ouvrage, dont la genèse a été rappelée dans l’Avant-Propos, Mgr, la figure de Jérémie s’est spontanément fixée à mon esprit. Au premier chapitre de son livre est précisée sa tâche prophétique : « Je te donne aujourd’hui autorité sur les nations et sur les royaumes, pour déraciner et renverser, pour détruire et démolir, pour bâtir et planter » (v. 10).

Jérémie ne plane pas au-dessus de son temps. Il ne s’évade pas. Il est enraciné dans son temps, dans l’histoire de son peuple, dans ses choix historiques.

Jérémie n’est pas un prophète d’avant-hier : c’est, comme on dit, un archétype, une figure du Christ et, par-là, de tout homme qui ose se risquer, au nom de la Vérité, dans la complexité des débats du moment, de l’actualité.

Jérémie est considéré comme un homme qui démoralise la population parce qu’il refuse de répéter les slogans à la mode des pouvoirs et des malins. Quand on ose dire la Vérité, quand on ose appeler « torture, une torture », quand on ose appeler « violation des droits de l’homme » « l’emprisonnement arbitraire », on risque d’être accusé de « démoraliser le peuple ».

L’un des vifs reproches faits aujourd’hui à l’Eglise en général, et aux pasteurs en particulier, c’est de renier leur vocation prophétique.

Je voudrais vous remercier, Monseigneur, pour ce devoir de rappel. Merci de nous donner de découvrir ou de redécouvrir une dimension essentielle de notre baptême : la dimension prophétique.

Dimanche dernier, l’Eglise nous a donné de contempler le bon pasteur. On réclame du bon pasteur cette marque définitive qui est le courage. Nous devons avoir le courage. Le courage de nous regarder de l’intérieur, le courage pastoral d’affronter n’importe quelle contradiction et incompréhension de la part du monde pour le vrai amour des âmes.

Dans le domaine des réalités corporelles et temporelles, on n’exige pas forcément du bon pasteur qu’il s’expose à la mort pour le salut du troupeau.

Mais parce que le salut du troupeau spirituel l’emporte sur la vie corporelle du pasteur, lorsque le salut du troupeau est en péril, chaque pasteur spirituel doit accepter la perte de sa vie corporelle pour le salut du troupeau.

Et c’est ce que dit le Seigneur : « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis », c’est-à-dire sa vie corporelle, et cela en raison de son autorité et de sa charité.

Dans son ouvrage, ses frères dans l’’épiscopat trouvent leur compte pour se regarder de l’intérieur. Quelques morceaux choisis : « De même donc que les évêques dénoncent les hérésies doctrinales pour ce qu’elles sont, de même doivent-ils dénoncer les inhumanités sociales qui compromettent la pacem in terris, après avoir évidemment éclairé en amont, à la base de l’Evangile, l’activité des différents protagonistes sociaux » (p. 24).

Dans l’opération « d’humanisation de l’espace social, l’enjeu serait donc pour les évêques de parfaire ce qui dépend d’eux. Même si l’authenticité de leurs enseignements ne vient pas rigoureusement de la perfection de leur vie personnelle, mais de l’Esprit du Christ qui agit dans son Eglise, ils gagnent toutefois à soutenir leur vigilance, pour toujours plus de cohérence entre ce qu’ils disent et ce qui jaillit de leur propre vie de pasteurs » (p. 75).

Le laïcat également, qu’il questionne à la page 65. Entre autre, on peut noter ceci : « Lorsque par nécessité de fait, la parole des évêques doit dépasser le cadre de la formation [des consciences] pour se déployer dans la sphère de la dénonciation, on a précisément la preuve que les laïcs ne sont pas efficacement présents et agissants dans la marche de la cité » (pp. 68-69).

Pour éviter toute possibilité de conflit entre laïcs et évêques, Mgr clarifie les rôles. Les évêques ont l’obligation d’orienter et d’outiller le peuple en vue de l’efficacité de son action sociale. Ils ne doivent pas se substituer audit peuple, en agissant à sa place (p. 68).

Tout en reconnaissant le degré d’implication qui revient naturellement au laïcat dans la gestion des questions sociales (avantage du nombre), Mgr part de certaines perceptions pour ouvrir un débat ; un souhait de continuer à mener la réflexion : interroger la différence entre l’exclusivité et la prédominance. Finalement, qui est l’acteur principal : les évêques ou les laïcs (dans leur ensemble) ?

Remarquons que le propre de la vocation des laïcs est « de chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu » (cf. LG, n° 31). « Sous le nom de laïcs, on entend l’ensemble des chrétiens qui ne sont pas membres de l’ordre sacré et de l’état religieux reconnu par l’Eglise » (LG, n° 31).

Déjà le pape Pie  XII affirmait : « Les fidèles, et plus précisément les laïcs, se trouvent sur la ligne la plus avancée de la vie de l’Eglise ; par eux, l’Eglise est le principe vital de la société humaine. C’est pourquoi, eux surtout, doivent avoir une conscience toujours plus claire, non seulement d’appartenir à l’Eglise, mais d’être l’Eglise, c’est-à-dire la communauté des fidèles sur la terre, sous la conduite du chef commun, le Pape, et des évêques en communion avec lui. Ils sont l’Eglise » (Discours aux nouveaux cardinaux, 20 février 1946).

Tous les baptisés, en effet, quelle que soit la spécificité de leur vocation dans l’Eglise, sont acteurs de la construction d’une société plus juste, plus fraternel. Aucun chrétien ne peut se contenter d’un rôle purement passif.

Une mission unique, une diversité de services. Chacun l’exerce selon sa condition propre (cf. c. 225, § 2). La fonction de la hiérarchie [vous l’avez mentionné dans votre travail] consiste à favoriser l’apostolat des laïcs, à lui donner principes et assistance spirituelle, à en ordonner l’exercice au bien de l’Eglise et à veiller à ce que la doctrine et l’ordre soient respectés (§ 1). Vous l’avez mentionné dans votre travail.

Dans ce contexte, Mgr, au lieu de porter la réflexion dans le  d’exclusivité, de prédominance, d’acteur principal, ne pourrait-on pas considérer que l’espace social est précisément le lieu où se décline bien Le principe de variété et de distinction des fonctions ? Vous pourrez en dire quelque chose. Cela me semble une contribution dans la réflexion à mener selon votre souhait.

L’impact de la Parole des évêques dans la société

Vous avez, Mgr, questionné l’impact dans la durée de la Parole sociale des évêques sur les cibles qu’elle vise. Il s’agit de l’influence que pourrait exercer cette parole sur le peuple, jusqu’à devenir un élément de transformation majeure de son existence (p. 60).

La parole des évêques est plutôt diversement accueillie. Elle est populaire auprès de ceux qui, chrétiens ou non, subissent des injustices (p. 55). Elle bénéficie aussi de l’intérêt de certaines organisations laïques engagées dans le combat pour une société plus humaine, plus fraternelle (p. 56).

Mais de manière générale, la parole des évêques est plutôt redoutée, combattue, parfois banalisée.

Il y a même comme un sentiment d’échec. Ce qui vous donne de conclure que les espaces d’évangélisation chez nous ne sont pas que géographiques, il y a aussi la situation sociale elle-même.

Il y a comme un divorce entre l’être chrétien et l’appartenance à l’Eglise (p. 62). Il faut devenir les imitateurs du Christ. « Quand on se désengage de cette exigence d’imitation, quand on interdit à sa foi d’être sensible aux misères des individus et des groupes autour de soi, on appartient formellement à l’Eglise, mais on n’est pas chrétien au-delà du rituel du baptême » (p. 63).

S’agissant de l’impact, vous reconnaissez qu’il existe un grand fossé entre les messages offerts et l’effet que la parole des évêques produit dans les cœurs de leurs destinataires.

Dans la construction d’un ordre social fait de justice et de fraternité, vous dites, très délicatement, que les évêques « gagnent à soutenir leur vigilance, pour toujours plus de cohérence entre ce qu’ils disent et ce qui jaillit de leur propre vie de pasteur » (p. 75).La cohérence de vie, le témoignage, véritables enjeux pour l’épiscopat d’Afrique et du monde.

Vous citez le pape Benoit XVI : « Le témoin est celui qui vit en premier le chemin qu’il propose » (Benoit XVI, Message à l’occasion de la Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2012).

Puisque vous mentionnez le c. 375, § 1 qui précise que : « Les évêques qui d’institution divine succèdent aux Apôtres par l’Esprit Saint qui leur est donné sont constitués pasteurs dans l’Eglise pour être eux-mêmes, maîtres de doctrine, prêtres du culte sacré et ministres de gouvernement » (p. 68), nous pouvons opportunément rappeler aussi ce que le Saint Paul VI disait en 1974 : « Les hommes ont plus besoin de témoins que de maîtres. Et lorsqu’ils suivent des maîtres, c’est parce que ces derniers sont devenus des témoins ». Cette expression a été reprise également par le pape François : « Le monde d’aujourd’hui a un grand besoin de témoins. Pas tant des enseignants, mais des témoins. Ne parlez pas beaucoup, mais parlez avec toute votre vie » (18 mai 2011).

Pour que la Parole des évêques puisse impacter la société et ceux et celles qui y vivent, vous avez, Mgr, parlé de la cohérence entre ce qu’ils disent et ce qui jaillit de leur propre vie de pasteur.

Il me semble que ce niveau est personnel, individuel. Le canon que vous citez utilise le pluriel, parlant des évêques. Et ce pluriel contraste avec le singulier qui est de règle lorsque le Code traite de l’évêque diocésain. Il souligne, à sa manière, la collégialité de l’ordre épiscopal. Avez-vous le sentiment que dans notre pays la collégialité de l’ordre épiscopal constitue en elle-même un témoignage pour les fidèles et pour les hommes de bonne volonté ? Est-ce que quand il s’agit de prendre position pour les questions relatives aux droits civils et politiques, droits économiques, sociaux et culturels, les évêques, pasteurs (p. 68), marchent avec leur troupeau comme un seul corps solidairement responsable pour le défendre des loups, pour lui inspirer la sécurité, lui donner des raisons d’espérer ?    

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